L’ONU : un sujet de crispation inattendu en France
C’est un sujet d’habitude peu politique qui vient d’être mis sur la table. L’accord PS-EELV stipule que « La France fera des propositions précises pour réformer et démocratiser l'ONU afin qu'elle structure un ordre juridique et normatif global : siège européen, suppression du droit de véto, meilleure représentativité des pays du Sud au sein du Conseil de Sécurité, renforcement du rôle des ONG. Les débats du G8 et du G20 seront réorientés vers les enjeux financiers, monétaires et commerciaux dans le but de substituer le juste échange au libre échange. »
Voici de quoi décoiffer les ambassadeurs français et des 27 Etats membres de l’UE ! Cette courte mention propose un changement de paradigme total dans la conception de notre politique extérieure des Etats-nations membres de l’union.
Cette proposition est-elle portée uniquement par les socialistes et les verts français ou également par tous les partis membres du PSE et des Greens du Parlement Européen ? Sans un tel accord, on peut dores et déjà parier sur le fait que le PS et EELV comptent sur le manque de soutien de leurs homologues européens pour déplorer a posteriori d’être incapables de tenir cet engagement.
La gauche aurait-elle une conception fédéraliste des relations extérieures ?!
Pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette partie de l’accord, il est nécessaire de rappeler que la Commission Européenne n’a pour le moment qu’un siège d’observateur aux Nations unies. Comme toutes les organisations régionales, elle n’est effectivement pas membre à part entière de l’ONU et n’a donc pas de droit de vote, contrairement aux 27 Etats-membres de l’UE. Nous sommes dans une situation où les Etats gardent pleinement la main sur leurs positions politiques dans le cadre des Nations unies.
Le PS et EELV invitent à renverser la situation en ayant une délégation unique de l’UE qui parlerait à l’ONU au nom des 27, à l’instar de la délégation de la Commission Européenne à l’Organisation Mondiale du Commerce. C’est un bond en avant qui inviterait à clarifier les situations intermédiaires, comme celle du G20, où quatre Etats membres sont présents (France, Allemagne, Italie, Royaume-Uni) en plus de la délégation bicéphale de l’Union européenne comportant le président du Conseil Européen et de la Commission Européenne. A l’heure où la France et l’Allemagne s’apprêtent à proposer une réforme des traités pour une meilleure gouvernance économique européenne, cette proposition laissant à penser que le PS et EELV seraient enclins à fondre la politique extérieure française dans une politique extérieure euro-fédérale semble très loin de voir le jour...
Le Conseil de Sécurité, miroir déformant des équilibres géopolitiques
Pour « que le Conseil de sécurité s’adapte aux réalités du XXIème siècle » comme le souhaite la France, le tandem de gauche appelle à supprimer le droit de véto au sein du Conseil de Sécurité des Nations unies.
Actuellement les négociations internationales reposent sur une combinaison de trois paramètres : la détention du droit de véto, le nombre de membres (actuellement 5 permanents et 10 membres élus pour 2 ans à l’AG des Nations unies), le nombre de membres permanents. La France et le Royaume-Uni proposent de passer de 15 à 24 membres, parmi lesquels 6 nouveaux deviendraient des membres permanents sans pour autant avoir le droit de véto (2 africains plus l’Inde, le Brésil, le Japon et l’Allemagne). Ces derniers concurrencent en effet les « P5 » (permanent 5) en termes de puissance démographique, militaire et économique. Ils contribuent également à un niveau élevé des opérations de maintien de la paix et au budget ordinaire des Nations unies.
Il est essentiel de noter que tous ces raisonnements sont fondés sur le principe 1 Etat = 1 voix. Si le mode de décision était relatif à la contribution financière (modèle du FMI) ou du poids démographique (modèle du Conseil Européen), l’équilibre des puissances seraient totalement renversé, donnant tantôt le chef aux Etats-Unis ou à la Chine et l’Inde...
Relativement à sa taille, la France dispose donc d’un pouvoir asymétrique vis-à-vis des équilibres géopolitiques et cette asymétrie ne peut qu’aller en grandissant.
Une révolution venue trop tôt
La suppression du droit de véto au Conseil de Sécurité et le siège européen sont deux idées qui font système.
Ce n’est en effet qu’à la condition d’avoir la taille critique nécessaire pour pouvoir s’imposer sur la scène mondiale que l’Europe pourrait accepter la suppression du véto. Avec une contribution financière de 38% au budget ordinaire des Nations unies, 502M d’habitants qui en feraient la 3ème puissance démographique mondiale, un PIB de 15 150 Mds € ce qui en ferait la 1ère puissance économique globale, l’Europe pourrait jouer à armes égales avec les superpuissances américaines et chinoises.
Aujourd’hui cette force existe, mais elle est conditionnée à la capacité des Etats membres à s’aligner sur une position commune et à la porter sans cafouillage. La ligne rouge des négociations se dessine : dans l’impossibilité de réunir les européens derrière une bannière unique, supprimer le droit de véto au Conseil de Sécurité des Nations unies n’aurait pas de sens.
Réformer à Bruxelles sera indispensable avant de songer à réformer à New York. A défaut, la suppression du droit de véto serait une manière habile de supprimer l’une des armes les plus importantes de la diplomatie française et donc européenne.

